11.11.06

Forêts de Wajdi Mouawad


Il arrive toujours du côté où on l’attend le moins, le pas tranquille de l’ange


Plus rien à voir malheureusement de cette chose vue… la dernière du spectacle écrit et mis en scène par Wajdi Mouawad a eu lieu il y a quelques jours au Théâtre 71 de Malakoff. Restent des impressions profondes et durables, le souvenir d’un bouleversement, d’une traversée de quatre heures par grand vent, grandiose et éprouvante. Et un texte disponible chez Actes Sud.

Forêts […] raconte une histoire, celle d’une jeune fille d’aujourd’hui qui sera forcée d’aller voir où se trouve cet instant qui refuse de mourir en elle et qui déchire son être. La quête est d’autant plus douloureuse que cette seconde se situe quelque part, non dans les interstices de sa propre existence, mais plutôt dans celle de ses parents. Comment faire alors pour remonter le temps ? La pièce s’ouvre sur un anniversaire célébré avant même la naissance de l’enfant à la lueur fugace de quelques allumettes sur fond de chute du mur de Berlin. Une page se tourne, l’autre est écrite d’avance… Avec des histoires pareilles, on en fera une tragédienne. Et nichée au creux de cette rencontre entre le passé et l’avenir, cette éternelle seconde qui tient lieu de présent et d’horizon à tous les personnages.

Ils sont dix-sept. Une lignée féminine suivie sur sept générations pour aboutir à la jeune Loup, lignée qui structure le texte comme un corps démesuré et fragmenté : Le cerveau d’Aimée, Le sang de Léonie, La mâchoire de Luce, Le ventre d’Odette, La peau d’Hélène, Le sexe de Ludivine, Le cœur de Loup. Epopée commencée aux lendemains de 1870 et poursuivie jusqu’en 2006. Effets de simultanéité rendus saisissants par une mise en scène fluide, surprenante et inspirée. Effets d’échos, de bégaiements produits par les répétitions du texte, des situations et par le jeu des comédiens qui incarnent plusieurs personnages. Personnages saturés de mots, en raison inverse des non-dits qui enrayent la destinée familiale. Personnages tatoués qui portent la mémoire et l’identité à fleur de peau mais qui oublient, se taisent, s’aveuglent, résistent.

Naissances, morts, guerres, maux, passions impossibles, amitiés, abandons, incestes, folie, serments, haines, secrets, hasards et rebondissements. Feuilletonesque. Gargantuesque. Lyrique. Sensuel. Excessif. Naïf. Ambitieux. Wajdi Mouawad a osé cela que si peu osent encore, jeter le spectateur dans une forêt de girafes, de déportés, de poilus déserteurs, de téléphones portables, de grandes déclarations, de paléontologie, de neurologie, d’enfants trouvés, de tumeurs, d’oracles, de tueurs en série, de photos et de journaux intimes, en le forçant à s’affronter à ses propres questions. D’où ça vient tout ça ? Cette douleur ? Entendu un jeune homme, à la sortie de la représentation, disant C’est cathartique.

La forêt des Ardennes dans laquelle vient se perdre l’origine de Loup, utopie heureuse de la vie hors de l’histoire et de ses tragédies, convertie bientôt en ténèbres, est le seuil au-delà duquel on ne peut aller, la régression ultime à laquelle il faut se confronter. Métaphore de l’inconscient. On ne peut échapper ni à l’Histoire ni à son histoire, à moins de se condamner. On ne peut échapper à son double, à son jumeau toujours mortifère… La jumelle tua son jumeau, le jumeau tuera sa jumelle. On ne peut s’échapper à soi-même. Echapper à sa part de ténèbres. L’énigme pourtant trouvera sa résolution hors de la famille, à la faveur de l’un de ces brusques changements d’aiguillage ménagés par l’existence. L’odyssée s’achève par une rencontre improbable et une mise en terre désormais possible. Pacification des morts et des vivants grâce à la promesse énoncée au passé et accomplie par les générations futures. Hymne à la vie, par-delà les souffrances qu’elle inflige et le sens qu’elle refuse, porté sur scène par des comédiens galvanisés.

Promesse énoncée, promesse renoncée, trahie, tenue et puis oubliée et de nouveau tenue, abandonnée, rejetée, reniée, moquée puis pleurée. La promesse et sa nécessité, écrit Wajdi Mouawad du propos de sa pièce, troisième volet d’une suite sensible qui en comptera un quatrième… Sa promesse nous devient nécessité. Pierre Ascaride tiendra, on l’espère, la sienne, poursuivant ainsi un long chemin parcouru avec l’auteur : reprogrammer Forêts dans son théâtre en mai 2008.


Sophie Spandonis


Forêts de Wajdi Mouawad, Actes Sud-Papiers, 2006.
Toutes les citations sont de W. Mouawad