17.2.06

Picasso et Bonnard

"Ne me parlez pas de Bonnard. Ce qu'il fait n'est pas de la peinture. Il ne va jamais au-delà de sa sensibilité. Il ne sait pas choisir. Quand il peint un ciel, par exemple, il le peint d'abord bleu, plus ou moins comme il est. Puis il regarde d'un peu plus près et y voit un peu de mauve ; alors il ajoute une touche ou deux de mauve, sans se compromettre. Et puis il se dit qu'il y a aussi un peu de rose. Donc, il n'y a pas de raison pour qu'il ne mette pas de rose. Le résultat est un pot-pourri d'indécision. S'il regarde assez longtemps, il finit par ajouter du jaune, au lieu de décider de quelle teinte devrait réellement être ce ciel. On ne peut pas travailler ainsi. La peinture n'est pas une question de sensibilité; il faut usurper le pouvoir ; on doit prendre la place de la nature et ne pas dépendre des informations qu'elle vous offre. C'est pour cela que j'aime Matisse. Il sait toujours faire un choix intellectuel entre les couleurs. Qu'il soit ou non proche de la nature, il sait toujours remplir complètement une étendue avec un ton, uniquement parce qu'il s'accorde avec les autres couleurs de la toile, et non parce qu'il est plus ou moins sensible à la réalité. S'il décide que le ciel doit être rouge, il le fera rouge cadmium, et rien d'autre. Ce sera parfait, parce qu'il observera exactement le même degré d'intensité dans les autres couleurs. Il transposera tous les autres éléments de la toile dans une gamme chromatique assez vibrante pour que les rapports entre les tons rendent possibles l'agressivité de ce premier rouge et son arrogance. C'est Van Gogh qui a trouvé le premier la clef de cette tension. Il écrivait : "Je me monte le cou jusqu'au jaune". Regardez un champ de blé, par exemple ; vous ne pouvez pas dire qu'il soit vraiment jaune cadmium. Mais une fois qu'un peintre a décidé arbitrairement qu'il en est ainsi, utilisant une couleur qui ne reste pas en deçà de la nature mais la dépasse, il détermine entre les autres couleurs des relations qui font éclater le corset de la nature. Ainsi il affirme son indépendance. C'est ce qui donne de l'intérêt à son œuvre.

Le champ de blé, Vincent Van Gogh

Je n'aime pas Bonnard. Je ne veux pas être touché par ce qu'il fait. Ce n'est pas vraiment un peintre moderne ; il obéit à la nature, il ne la transcende pas. Cette façon de surpasser la nature est activement poursuivie dans l'œuvre de Matisse. Bonnard n'est qu'un néo-impressionniste, un décadent, un crépuscule, pas une aurore. Qu'il ait un peu plus de sensibilité qu'un autre n'est qu'un défaut supplémentaire à mes yeux. Cette dose excessive de sensibilité lui fait aimer des choses qu'on ne devrait pas aimer. Mon autre grief à son égard concerne sa manière de remplir toute la surface de la toile, formant une étendue continue qui frissonne imperceptiblement, touche par touche, centimètre par centimètre, mais qui est complètement dépourvue de contraste. Jamais le noir ne s'oppose au blanc, le cercle au carré, ni l'angle aigu à la courbe. On cherche en vain sur cette surface extrêmement orchestrée, qui se développe organiquement, le coup de cymbales inattendu d'une violence concertée."

Propos de Picasso recueillis par Françoise Gilot
Réédition en poche (10/18) du superbe livre
de Françoise Gilot et Carlton Lake (1964) :
Vivre avec Picasso

2 commentaires:

lofoten08goog a dit…

J'aime Bonnard, j'aime Vuillard, et l'opinon de feu Pablo Picasso, je m'en tape.
Jacques PETIT-FALAIZE

Anonyme a dit…

Donc pour Picasso la peinture se résumait à une suite de choix intellectuels et ne devrait en aucun cas être une histoire de sensibilité?...
On comprend mieux alors pourquoi il a été adulé, érigé au rang d'icône indépassable par toute une génération "d'experts", d'enseignants qui ne juraient que par la modernité et crachaient sur la tradition.
Quand on est creux, faut bien se remplir de quelque chose...